En août 2025, le groupe camerounais Cadyst rachetait les Grands Moulins du Cameroun et du Congo au français Castel pour 50 milliards de FCFA. Quelques mois plus tôt, le négociant suisse Vitol prenait 30 % des intérêts du groupe italien Eni dans le projet pétrolier Baleine, en Côte d’Ivoire, pour 1,65 milliard de dollars. Deux opérations, deux pays, deux secteurs mais un même signal : le marché des fusions-acquisitions en zone franc CFA, longtemps resté marginal, se structure et attire des acteurs de plus en plus variés. C’est ce que révèlent l’Observatoire des transactions en Afrique publié par KPMG en 2026, et le rapport « Africa – Holding firm: M&A activity in the continent is expected to stay strong in 2026 despite ongoing uncertainty ».
Ces données ciblées sur les opérations camerounaises et ivoiriennes récetes permettent de tirer des enseignements concrets destinés aux dirigeants et investisseurs actifs dans ces deux pays.
Une niche qui se structure à l’échelle continentale
En 2025, le marché africain des fusions-acquisitions a enregistré 1 363 transactions, contre 1 377 en 2024. Un repli marginal d’à peine 1 %, qui traduit surtout une stabilisation après plusieurs années de croissance rapide, selon la 6ᵉ édition de l’Observatoire des transactions en Afrique de KPMG. Sur ce total, les deux zones franc CFA (CEMAC et UEMOA) ont représenté 131 opérations, soit moins d’une transaction sur dix. Le marché reste donc, à l’échelle continentale, une niche : l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya ont à eux seuls capté près de 70 % de la valeur totale des opérations recensées en 2025 sur le continent.
Mais niche ne signifie pas immobile. Toujours selon HSF Kramer, la valeur des opérations entrantes — acquisitions d’entreprises africaines par des investisseurs étrangers — a progressé de plus de 40 % sur un an à l’échelle du continent, tandis que les opérations sortantes bondissaient de près de 85 %, portées par la montée en puissance de groupes régionaux qui rachètent désormais des actifs hors de leurs frontières d’origine. C’est précisément ce mouvement qui explique plusieurs des opérations marquantes observées au Cameroun et en Côte d’Ivoire depuis 2025. Pour 2026, le cabinet anticipe un niveau d’activité qui restera soutenu malgré les incertitudes géopolitiques mondiales.
Cameroun : la consolidation agro-industrielle en première ligne
Au Cameroun, l’opération la plus significative de la période reste le rachat, finalisé en août 2025, des Grands Moulins du Cameroun et du Congo par le groupe Cadyst, dirigé par l’industriel Célestin Tawamba, pour un montant de 50 milliards de FCFA. Cette acquisition, cédée par le groupe français Castel qui se retire progressivement de la meunerie africaine, propulse Cadyst au rang de leader du secteur, avec près de 40 % de parts de marché de la farine au Cameroun et 32 % au Congo. Elle illustre un mouvement plus large : Castel, via sa filiale agro-industrielle Somdiaa, s’est désengagé de ses actifs meuniers au Togo, au Cameroun, au Congo puis au Gabon en l’espace de dix-huit mois, ouvrant la voie à des repreneurs régionaux au Camerounais avec Cadyst, ou encore en Côte d’Ivoire avec le groupe Avos.
Le marché camerounais a également connu, en septembre 2026, la cession de 10 % du capital d’AGL Cameroun à CCML, société liée à l’homme d’affaires Baba Danpullo, signe que les prises de participation minoritaires, souvent moins médiatisées que les rachats intégraux, restent un vecteur actif de recomposition capitalistique dans le pays.
Le secteur bancaire camerounais a lui aussi connu une opération de grande ampleur : le rachat par l’État du Cameroun de 58,08 % du capital de Société Générale Cameroun, portant sa participation totale à 83,68 %. L’accord de cession a été signé le 15 juillet 2025 entre Yaoundé et le siège parisien de Société Générale, pour un montant de 129 milliards de FCFA ; l’opération a été définitivement close le 12 mai 2026, après l’avis de non-objection de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac), et la banque a été rebaptisée General Bank of Cameroon (GBC). Ce retrait s’inscrit dans un mouvement plus large de repli des grands réseaux bancaires français du continent, après des cessions déjà actées au Burkina Faso, au Congo, en Mauritanie, au Tchad et en Guinée équatoriale.
Dans un tout autre registre, le rachat de 74,69 % du capital de Chococam par le fonds d’investissement Minkama Capital, pour 46,68 milliards de FCFA, annoncé en novembre 2025, illustre la montée en puissance du capital-investissement local et de la diaspora dans des opérations d’envergure industrielle. C’est un signal encourageant pour les investisseurs camerounais de l’étranger qui envisagent de structurer leurs propres prises de participation.
Côte d’Ivoire : l’énergie en tête, l’agro-industrie en embuscade
En Côte d’Ivoire, l’opération la plus importante par la valeur reste l’acquisition, en septembre 2025, de 30 % des intérêts d’Eni dans le projet pétrolier offshore Baleine par le négociant suisse Vitol, pour 1,65 milliard de dollars. Il s’agit de l’une des cinq seules opérations entrantes supérieures au milliard de dollars enregistrées sur tout le continent en 2025. Cette transaction confirme le poids croissant du secteur énergétique ivoirien dans les flux de capitaux étrangers vers l’Afrique francophone.
Le pays s’affirme également comme un pôle de consolidation agro-industrielle régionale. Le groupe ivoirien Avos, dirigé par Jean-Marie Ackah, a repris en 2025 les actifs togolais puis gabonais (SMAG) de Somdiaa, et se positionnerait désormais en position favorite pour reprendre l’intégralité de la holding. Une opération qui, si elle se concrétise, ferait d’Avos l’un des tout premiers groupes agro-industriels privés d’Afrique subsaharienne francophone. Plus récemment, en janvier 2026, la Société Africaine de Plantation d’Hévéas (SAPH) a acquis les parts de la Société Civile Agricole du Sud-Ouest (SCASO), consolidant sa position de leader du caoutchouc naturel dans le pays. Le secteur bancaire ivoirien connaît une dynamique de consolidation comparable, illustrée par la reprise par la Banque Nationale d’Investissement (BNI), aux côtés de la CNPS et de la CGRAE, des parts détenues par BNP Paribas.
Ce que ces chiffres signifient pour les dirigeants et investisseurs en zone OHADA
Trois enseignements se dégagent de ces données. D’abord, le retrait progressif de grands groupes historiques crée des opportunités de rachat pour des acteurs régionaux solides, camerounais comme ivoiriens, qui disposent désormais des moyens financiers et de la légitimité pour se positionner sur des cessions d’ampleur régionale. Ensuite, l’énergie et l’agro-industrie concentrent l’essentiel de l’activité observée dans les deux pays, ce qui suppose une expertise juridique adaptée à ces secteurs spécifiques : contrats pétroliers et gaziers, foncier agricole, droit de la concurrence, droit OHADA, autorisations sectorielles. Enfin, la part croissante des prises de participation minoritaires aux côtés des rachats intégraux traduit une diversification des stratégies d’entrée sur ces marchés, chacune appelant un traitement juridique et fiscal distinct, notamment lorsque l’opération est structurée à l’aide de valeurs mobilières composées ou implique des investisseurs de la diaspora.
Pour un dirigeant qui envisage une cession, une levée de fonds ou une acquisition au Cameroun ou en Côte d’Ivoire, ces chiffres confirment surtout une chose : la fenêtre est ouverte, mais la structuration juridique et la due diligence restent déterminantes dans un environnement où les cessions d’actifs historiques et l’arrivée de nouveaux entrants redessinent rapidement les positions de marché.
Ce qu’il faut retenir
- Le marché africain du M&A a enregistré 1 363 transactions en 2025 (-1 % vs 2024), dont 131 dans les zones franc CFA (CEMAC + UEMOA), soit moins d’une opération sur dix — selon l’Observatoire des transactions en Afrique de KPMG et le rapport Africa – Holding firm de HSF Kramer (février 2026).
- L’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya concentrent environ 70 % de la valeur des opérations sur le continent ; le Cameroun et la Côte d’Ivoire restent des marchés de niche, mais en progression.
- Au Cameroun, trois opérations marquantes en 2025-2026 : le rachat des Grands Moulins du Cameroun et du Congo par Cadyst (50 milliards FCFA), celui de Société Générale Cameroun par l’État (129 milliards FCFA, devenue General Bank of Cameroon), et celui de Chococam par Minkama Capital (46,68 milliards FCFA).
- En Côte d’Ivoire, l’énergie domine en valeur (Vitol-Eni, projet Baleine, 1,65 milliard USD) tandis que l’agro-industrie et la banque se consolident autour d’acteurs régionaux comme Avos, SAPH et la BNI.
- Le retrait de groupes historiques et la montée de champions régionaux créent des opportunités de rachat qui appellent un accompagnement juridique rigoureux, de la due diligence au closing.
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